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Les jours noirs – Le Journal de mon Père

par | Oct 31, 2020

Au moment où j’écris ces lignes cela fait bientôt 6 ans depuis ce jour fatidique où mon père a quitté ce monde.

J’ai traversé des phases de vie très différentes pendant cette période. Ressenti des émotions contradictoires. Porté plusieurs masques et plusieurs identités.

Les premières années fût noires.

Je me suis ensevelli dans ma lutte acharnée d’ascension de l’échelle sociale en me plongeant corps et âme dans mon travail pour tenter de m’extraire de ma douleur.

Je portais un masque de détermination la journée pour ensuite me recroqueviller le soir face à mes pensées noires, bercé aux mélodies de Fauve en partageant le désaroi du monde des paroles de quelques-unes de ces chansons.

Au fond de moi, je ressentais une certaine forme de jalousie pour ma petite soeur qui avait mis l’entiereté de sa vie en pause face au poids du deuil que nous vivions.

Je ne m’autorisais pas telle réaction.

Ma survie passait par le fait de me construire une carapace face au monde, face à mes émotions, face aux autres, et surtout face à la mort.

C’est dans cette période sombre que je me suis mis à écrire de plus en plus souvent sur Instagram.

Comme un appel au-secours dans l’immensité du web.

Un hurlement sourd qu’on entends sans vraiment l’entendre.

Je trouvais étrangement beaucoup de satisfaction dans le fait d’exprimer mes peines tout en étant assuré qu’elles étaient bien cachées.

Que de toute façon personne ne verrai au delà d’une publication sur un réseau social.

Qu’on ne discernerai pas la douleur et la haine de la vie qui m’habitait chaque jour au soleil couchant.

Voici quelques exemples de ces textes et des photos qui les accompagnent, toutes en noir et blanc, le filtre par lequel je voyais notre monde à cette époque.

(J’ai décidé de laisser ce vieux compte instagram totalement brute pour être représentatif de mon identité de l’époque, vous y découvrirez quelqu’un de très différent du Thomas que vous connaissez peut-être sous un autre visage aujourd’hui. Je vous invite à le consulter avec un esprit ouvert)

Voir cette publication sur Instagram

L'ombre de moi même. Non j'vais pas bien non. J'tavoue que le soir j'ai du mal à m'endormir sans y penser. Quoi, t'étais loin de t'en soupçonner ? Que sous mes airs du p'tit gars parfait j'étais instable, perdu, torturé ? Eh ouais bah tu sais pas tout, loin de la. J'suis l'ombre du mec que j'étais avant. Ok je souris, j'embrasse le monde et ceux avec qui j'y vis c'est vrai. Mais au fond j'te jure j'suis pétrifié. J'avance plus dans aucun sens et j'me sens inhibé, spectateur de ma vie qui défile en accéléré. Ma joie de vivre c'est ma carapace face au monde. J'me cache derrière le bonheur parce que ça fait du bien aux autres. Un mec positif c'est toujours un bon ami. Celui à qui on parle quand on va mal, t'sais celui qui a toujours de bonne idées, et qui dit ce qu'il faut pour nous remettre dans le droit chemin. Putain c'mec la vous l'aimez hein ? Bah désolé mais c'est pas moi. Moi j'suis son ombre, le gars tapi dans l'obscurité qui se remet pas de ses blessures. Celui qui est torturé par les souvenirs du passé. Qui arrive pas à faire recoller les pièces ni rester sur les rails. J'suis ce mec instable qui peut exploser à n'importe quel moment. Je sais, c'est limite flippant. Moi aussi ça me fait peur. Mais j'suis qu'une ombre, tu pourras jamais me toucher ni me parler. Parce qu'une ombre ça parle pas. Elle est la, mais elle n'existe pas. J'suis la, présent, mais la réalité c'est que j'existe pas moi non plus. Alors t'adresse pas à moi. Évite moi. Il vaut mieux.

Une publication partagée par Tom Burbidge (@tomburbidge) le

Le masque et le complice du geôlier

Pendant longtemps je me suis véti de ce voile de colère, de tristesse et de dégoût pour l’injustice du monde pour me forger une identité nouvelle.

Celle du poète maudit par la vie.

Qui s’habille en noir, marche tard le soir dans les rues de Paris et griffonne des textes sombres sur un coin de carnet dans le dernier métro avant la fermeture.

Je me plaisais à jouer ce rôle qui donnait un sens à mon existence : être victime des atrocités de la vie.

Pendant longtemps je me complaisais dans le soutien que je recevais. Dans la tristesse que me partageaient mes amis.

Tous mes comportements étaient compréhensibles.

On acceptait mes humeurs, ma complexité émotionnelle, mon manque d’attention pour les autres, mes disparitions régulières de mes cercles sociaux.

J’étais accepté, soutenu et aimé, peu importe ce que je faisais.

Parce que j’avais vécu un drame.

C’est évident, qui pouvait m’en vouloir ?

J’étais la victime, pas le bourreau.

A posteriori je comprends que ce rôle qui était devenu le mien était en réalité construit de toutes pièces pour continuer de recevoir de la compassion de mon entourage, même des mois après que la trace de mon évènement tragique ait quitté leurs vies.

Inconsciemment, le rapprochement s’était fait dans mon esprit.

Mon identité quasi-dépressive m’attirait de la sympathie et de l’amour.

Pourquoi donc m’en séparer ?

Pourquoi me comporter autrement ?

Évidemment cette réflexion n’était pas rationalisée de la sorte à l’époque, mais j’observe clairement ces forces en mouvement dans mes souvenirs et écrits de cette époque.

Je restais dans le noir, me refusant au renouveau, pour conserver le soutien et une forme d’amour de mon entourage.

Me rendant moi-même victime de la vie, complice du geôlier que je disais m’enfermer dans une cage sombre.

Je le découvrirai plus tard, la clé de mon salut était déjà entre mes mains.

Changer son regard sur les faits de la vie

Celles et ceux qui me connaissent aujourd’hui pourraient-être étonnés de découvrir cette facette noire de mon passé.

En écrivant ces lignes, j’ai moi-même l’impression de décrire un autre être humain.

Est-ce réellement moi cette personne victime du malheur du monde ?

Mon regard sur la mort de mon père est bien différent aujourd’hui.

Je ne saurais expliciter les étapes exactes par lesquelles je suis passé depuis celle du poète maudit par la vie, mais j’ai le vif souvenir d’un évènement qui a contribué au basculement de mes réflexions.

Lors d’un passage à Paris, mon ami d’enfance Léna, avec qui j’ai vécu de beaux moments de complicité pendant nos années de collège et de lycée, est venue passer une nuit dans ma colocation de l’époque à côté de la Place de la République.

À son départ, nous avons décidé de nous échanger des écrits par lettres interposées.

J’aimais l’image et l’idée de ce format de la “relation épistolaire”, qui collait plutôt bien avec ma nouvelle identité de poète.

C’est alors que nous avons commencé à nous écrire, relatant des faits de nos vies et diverses pensées sur le monde.

C’est un passage d’une des lettres de Léna qui a soutenu la naissance d’un nouveau regard face à cet évènement tragique qu’est la mort de mon père.

Elle m’a autorisé à vous partager ce passage que voici :

Etre en vie est merveilleux, Thomas. C’est une bataille, mais ça en vaut la peine. Si tu ne vois aucune issue, alors ouvres les yeux et sors de l’ombre. La lumière est toujours là pour celui qui décide de la voir. Nous sommes les seuls qui pouvons nous sortir des ténèbres. Ne dis pas que tu ne peux pas, tu es fort. Personne ne peut le faire à ta place.

Ta vie est encore sur le terrain de jeu, alors joue-là.

Ne comptes pas sur les autres pour la jouer à ta place. Tes amis peuvent être là, je serais toujours là, mais tu ne peux que te relever seul. Tu ne dois pas te reposer sur les autres, tu n’as besoin de personne pour te soulever. On traverse tous des moments noirs. Et on doit tous à un moment dans notre vie réapprendre à marcher. Mais avec nos jambes, pas celles des autres. Dans ces moments, nos amis peuvent nous tenir la main pendant que nous titubons mais ils ne peuvent pas marcher à notre place. C’est depuis que j’ai appris ça que je suis devenue plus forte.

Ton père avait soif de vie et voudrait que tu vives pleinement. Sa mort doit d’ailleurs t’apprendre que la vie est précieuse, qu’on a tous une fin, mais que tant qu’on est là, nous devons en profiter.

Ne crois pas que la vie est fatalité morbide, tu as le choix Thomas, on a toujours le choix.

Extrait d’une lettre de Léna

À la lecture de cette lettre, une graine s’est plantée dans ma tête, sous la forme d’une question :

Et si elle avait raison ? Et si je pouvais CHOISIR de voir la vie, et la mort de mon père, autrement ?

Vous imaginez que ce nouvel angle venait remettre lourdement en question mon identité du moment. Dans mes pensées, des discours contradictoires se battaient en duel.

“Comment ose-t-elle me dire ces choses ? MON PÈRE EST MORT !”

 

“Mais peut-être que tu n’es pas obligé d’en souffrir pour toujours ?”

 

“Tu ne comprends pas ?! Il ne revient pas, c’est fini !!”

 

“Oui, et qu’est-ce que tu vas en faire ?”

Changer sa vision du monde, c’est un peu comme se séparer d’une version de nous, comme le serpent qui se mue de sa peau.

Quelque part, je devais moi même laisser mourir cette personne que j’étais pour devenir quelque chose de nouveau, adoptant par la même un regard sur la vie et la mort qui viendrait bousculer toute ma réalité.

Dans les jours et semaines qui suivent, de nouvelles questions arrivaient par flot dans mon esprit

  • Que dois m’apprendre la mort de mon père ?
  • Qu’est-ce qu’il me souhaiterai s’il pouvait me le dire ?
  • Quels sont les choix dont je dispose face à cet évènement ?
  • Quelle trace est-ce qu’il a laissé sur le monde ?

C’est ainsi que je posais le pied sur le long chemin de reconnexion à l’histoire de mon père et à mon propre pouvoir. Ce chemin qui m’a mené jusqu’à la rédaction de cette série d’articles.

J’aimerais maintenant profiter de cet espace pour m’adresser à toi qui lis ces lignes, et planter quelques questions dans ton esprit :

 💭

Et si nous avions le contrôle sur la manière dont nous percevons les faits et évènements de nos vies ?

Quelles sont les autres façons de voir les pires évènements que l’on a vécu ?

Et si on pouvait choisir la trace que ces évènements laissent sur nous ?

💭

J’ai compris que nos identités définissent notre réalité dans ce monde.

Et que nous forgeons nous même nos identités.

Nous avons le choix de les transformer pour qu’elles soient véritablement à notre service et celui de la vie que l’on souhaite vivre chaque jour au lever du soleil.

Merci Papa de me l’avoir appris.